LA FORET D’ASCO
Le massif forestier de Carozzica est la partie haute de la forêt. Elle commence à quatre kilomètres environ en amont du village.
En effet, c’est là que les pins deviennent l’espèce prédominante sur les deux versants de la vallée.
Le périmètre actuel est de 5883 Hectares depuis 1982. La forêt est délimitée au Nord, au Sud et à l’Ouest par les crêtes qui dominent la vallée et à l’Est par les ravins du Santonacciu et de Corbica.
La surface réellement boisée occupe environ 3000 hectares, ce qui la place parmi les forêts les plus importantes de l’île. La forêt de Carozzica est communale. L’Office National des Forêts est chargé de l’aménagement du massif ainsi que de sa surveillance.
Gilles Guerrini, Administration et usages forestiers en Corse au XIXè siècle et dans la première moitié du XXè siècle : l’exemple de la forêt d’Asco, mémoire universitaire 2002/2003
Voici un résumé de la description de la forêt que fait l’abbé Trojani in La forêt de Carrozzica, étude et paysage, 1895 :
« C’est à trois ou quatre kilomètres en amont du village d’Asco et à l’ouest que réside cette grande et riche Dame qu’est la forêt de Carrozzica, au grand manteau vert et sombre, falbalassé de couleurs métalliques chatoyantes et moirées …
Passé le pont de Rosgia jeté sur la rivière bouillonnante du Stranciacone, vous êtes déjà sur la lisière du bois … En reprenant votre chemin, vous traverserez des bouquets de pins si touffus que leur impénétrable ramée arrête littéralement parlant les rayons du soleil … On longe la poissonneuse rivière de Stranciacone jusqu’à ce qu’on dévale dans la plaine des Vignenti …
On est ici en pleine forêt … Devant vous se déroule dans une perspective enchanteresse la vaste plaine des Citarelle ; haute et épaisse futaie pyramidant en lances d’une longueur de 20 à 25 mètres …"
LA HAUTE VALLE D’ASCO – LA FAUNE ET LA FLORE
La vallée d’Asco renferme un certain nombre d’animaux sauvages remarquables dont la sauvegarde est assurée depuis l’arrêté du 26 octobre 2004 par la création du site Natura 2000 Haute-vallée d’Asco.
LE MOUFLON


Très tôt le mouflon est considéré comme un animal emblématique de la Corse.
Quand en 1585 le pape Sixte Quint accéda au pontificat, il demanda aux meilleurs artistes de continuer l’œuvre de Raphaël (disparu en 1520) dans les salles du Vatican.
On peut y voir une représentation allégorique de la Corse où figure … un mouflon. Il faut savoir que la garde pontificale était essentiellement constituée de Corses.
L’abbé Jean-Ange Galletti décrit ainsi cette allégorie dans son Histoire illustrée de la Corse :
Quelques siècles plus tard, en 1906, Aglaé Meuron (Calenzana 1836- Ajaccio 1925), peintre qui a beaucoup œuvré en Corse, reprend cette allégorie visible au Palais Fesch à Ajaccio mais de provenance inconnue :
L’exploitation
Le mouflon ancêtre de la brebis selon Buffon a été longtemps un gibier de choix jusqu’à sa préservation.
Au XIXè siècle, la chasse au mouflon était une sortie organisée par certains hôtels pour leurs touristes :
Si l’on feuillette la presse du XIXè s. on voit que la fourrure du mouflon était réputée. Des fourreurs de toute la France proposaient cols, manchon en fourrure de mouflon.


Dès l’Antiquité sa chair était appréciée : le livre d’Apicius renferme des recettes de mouflon.
La chasse au mouflon en Corse et notamment à Asco a été conséquente comme en témoigne cet extrait :
« Le récit de certains chasseurs d’Asco permettent d’imaginer le troupeau détruit à le fin du siècle dernier. Le tableau de chasse du plus vieux chasseur du mouflon d’Asco fait frémir ; à lui seul il a tué ou capturé plus de cent mouflons. Ses captures de mouflons vivants sont intéressantes. Il raconte comment il a nourri un jeune mouflon ; on sait au village d’Asco que les mouflons s’apprivoisent vite. Parmi les animaux capturés, certaines prises étaient destinées à des jardins zoologiques. »
BSSHNC 1966 n°581 (Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de la Corse )
On recommandait aux alpinistes qui venaient en Corse au début du XXè siècle de prendre comme guide un chasseur de mouflons.
Quand on ne le chassait pas, le mouflon était réputé pour être facile à apprivoiser. Plusieurs écrits du XIXè siècle en parlent :
"Ici, je cède au plaisir de raconter une anecdote personnelle. J'avais de dix à onze ans lorsqu'un berger du Niolu me fit présent d'un tout petit mouflon. La chèvre, à qui fut donné le pauvre et frêle prisonnier, montra pour lui autant d'attachement qu'elle en avait fait voir pour son chevreau. A mon tour, je lui vouai l'amitié la plus tendre. Il me suivait partout, prenant part à tous mes jeux ..."
Géographie générale de la Corse par l'abbé F. Girolami Cortona (1839-1919)

On élevait les petits mouflons pour les revendre ou les donner à des jardins zoologiques

Le mouflon jusqu'il y a peu faisait encore partie du paysage ascolais.

La photo familiale ci-dessus a été prise au début des années 1960. On y voit Joseph Parsi, Sajabicus Grimaldi et Grégoire Parsi. Qu'allaient-ils faire de ce jeune mouflon ? Le relâcher dans une autre réserve, dans le parc de Chambord ou tout simplement le cuisiner ?
LA PRESERVATION DE L'ESPECE ET LA CREATION DE LA RESERVE RCFS
(réserve de chasse et de faune sauvage)
Déjà on lit dans le Rapport des délibérations du Conseil général de la Corse du 1er janvier 1912 qu’il convient « de protéger le mouflon, qui tend à disparaître en Corse, d’en défendre la chasse, l’exploitation et le colportage … »
Autres inquiétudes :

Le projet prend forme : article dans le Tunis Soir du 1er août 1950
"Un parc de mouflon est créé en Corse. …Toute la presse de l’île souligne l’opportunité de cette initiative … De source sûre, on évalue à plus de mille le nombre de ces animaux vivant actuellement en Corse.Leur habitat parfait est la région de Conca, Evisa ou les montagnes d’Asco … Dans le parc qui vient d’être créé, on pourra faire des « reprises » importantes afin de transporter les mouflons sur le continent (notamment dans les réserves de Chambord …)"
Les textes officiels
En 1953 le maire d’Asco propose, avec succès, à la fédération des chasseurs de mettre en réserve 3000 hectares. Un arrêté ministériel du 27 avril 1953 interdira la chasse au mouflon dans la vallée d’Asco.
Cette réserve de chasse et de faune sauvage a été créée avec comme objectif la préservation des derniers mouflons de la population dite du Cintu, alors en voie d’extinction.
Malgré cela, en 1966 on estimait le cheptel à peine à 50 bêtes. (BSSHNC 1966 n ° 581). Braconnage, renards, appauvrissement des pâturages suite aux incendies, désertification de la montagne en sont la cause.
Les caractéristiques de la réserve d’Asco
Cette réserve se situe à une altitude comprise entre 755 et 2 390 mètres et constitue une zone sanctuaire pour la population de Haute-Corse. Elle s’abrite dans les zones basses et bien exposées en hiver et migre vers des secteurs d’altitude souvent exposés au nord pour se protéger des insectes piqueurs l’été.
La réserve s’étend sur 3 005 hectares en forêt communale.

Cette espèce emblématique de l’Ile de Beauté est gérée depuis 1979 par l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), devenu aujourd’hui l’Office français de la biodiversité (OFB)
Elle est protégée au niveau national depuis le 1er mars.
Le mouflon fait aujourd’hui l’objet de la rédaction d’un Plan National d’Actions (PNA) afin de permettre d’engager des actions de conservation à l’échelle régionale.
Actions spécifiques menées pour la conservation du mouflon dans la haute vallée d’Asco :
- une translocation d’animaux capturés à Asco, réintroduits dans la haute vallée du Cruzzini en 1993.
- des élevages en enclos à partir d’animaux in natura capturés à Asco et Bavella en 2004 dans le cadre du LIFE « Mouflon ».
Des campagnes de capture ont été également conduites notamment dans la réserve d’Asco de 1984 à 2019 durant lesquelles 215 mouflons ont été capturés. Tous ont été relâchés sur place après avoir été mesuré ou fait l’objet de prélèvements biologiques.
(source Office Français de la Biodiversité, OFB « E mufre di Corsica », Imprimerie Cloître 2024)
Règlementation de la réserve
Selon l’arrêté du 22 mars 2006, la chasse, le camping sauvage, le bivouac, l’usage de feu et les dépôts de détritus sont interdits au sein du périmètre de la réserve.
Toutes activités sportives et touristiques à des fins commerciales sont interdites.

Le Gypaète barbu
« Seul, tachant d’un point noir le ciel blanc et serein,
Au loin, tourne sans fin le vol des gypaëtes. »
(Midi, Les Trophées, José-Maria de Heredia, 1893)


L’Altore, le gypaète barbu (gypeatus barbatus) (1) est emblématique du plateau de Stagno à Asco.
Qui l’a vu planer dans le ciel pendant des heures sans jamais bouger les ailes, n’a jamais vu d’aussi grand objet volant à part un avion !

On comprend que ce magnifique oiseau ait attiré ornithologues, photographes et touristes. Christian Zuber, le grand documentariste défenseur de la nature (1930-2005), lui a consacré un film « La Corse insolite » en 1962.
Le regretté photographe Emmanuel Saïller a obtenu des clichés magnifiques de cet oiseau, le plus grand d’Europe après le pélican.
Le Gypaète barbu doit son nom aux vibrisses naissant à la base des mandibules et d’autres partant de chaque côté du bec, formant ainsi une « barbe ».

En Corse il est appelé Altore qui mêle la notion de hauteur et de port altier.
Il est considéré comme le plus grand des vautours ; son envergure dépasse les 2 m 50 jusqu’à 3m.
Son iris bordé d'un cercle rouge ainsi que la couleur rouge orangé (2) de son poitrail firent de lui, dans l'imagerie populaire alpine, un démon des airs prenant plaisir à se baigner dans le sang de ses victimes. C’est ainsi qu’il fut exterminé dans les Alpes au début du XXè siècle.

1. Du grec ancien γύψ, gúps (« vautour ») et ἀετός, aetós (« aigle »)
2. Le gypaète se baigne dans de la boue riche en oxyde de fer pour colorer son poitrail et sa tête, naturellement blancs, d’une teinte rouge orangée afin de signaler à ses congénères son statut de dominance. Les gypaètes de Corse sont blancs car il y a peu de sources ferrugineuses dans les massifs.
Le gypaète fait partie de l’imaginaire et du folklore des Ascolais qui disent qu’il faut avoir le courage de l’aigle et la force de l’Autour :
« Le gypaete dit un jour à l’aigle :
S’avia u curaggiu di cummare aquilella
mi manghiaria a vacca cu u vitellu
L’aigle lui répondit :
S’avia a forza di cumpare altore
Mi manghiaria a banda cu u pastore »
Les vieux bergers l’ont souvent vu tournoyer et émettre son cri si particulier semblable à celui du filanciu, le milan royal.
L’altore est un solitaire qui se nourrit de charogne et surtout d’os broyés, ce qui lui a valu les surnoms de casseur d’os et d’équarisseur des montagnes.
Mais il n’y a plus tellement d’os à broyer, hormis les dépouilles des mouflons qui sont trop rares ; la disparition du pastoralisme et de l’estive dans la montagne d’Asco menace gravement l’espèce.
En 1966 le groupe d’études de la Silvagnola estimait l’espèce définitivement condamnée. Qu’en est-il aujourd’hui ?
En 2003 avec le soutien financier de l’Europe, le Parc naturel régional de Corse a lancé un programme Life GYPRESCUE et mis en place des actions afin d’enrayer le déclin de la population de Gypaète barbu en Corse.
Ce programme envisageait de faire découvrir aux jeunes des écoles l’un des plus grands oiseaux d’Europe et de les sensibiliser aux enjeux relatifs à l’environnement de montagne.
Entre 2010-2020 :
Au cours du XXè siècle, le Gypaète barbu a disparu de la plupart des massifs montagneux du pourtour méditerranéen. En 2009, il ne subsiste plus que 9 couples en Corse.
La faiblesse des effectifs et l’isolement des populations actuelles, justifient le classement de ce rapace nécrophage parmi les espèces en danger d’extinction en Europe.
Menaces : faible aire de répartition (environ 5000 km2 en Corse), poisons, intoxications, dérangements, mortalités par câbles, tir, insuffisance d’ongulés (mouflons et bouquetins notamment pour la Corse et les Pyrénées).
On voit comme la préservation et l’expansion du mouflon et du gypaète sont liées. (1)
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(1) L’homme et le milieu naturel de la vallée d’Asco, A Silvagnola, in BSSHNC n°581, 1966
U GHJATTU-VOLPE, le mythique chat-renard
Autre espèce remarquable :
Le "ghjattu-volpe", "chat-renard", connu de longue date des bergers corses et qui intrigue les scientifiques depuis des années, est bel et bien un animal spécifique à l'île méditerranéenne, a annoncé l'Office Français de la biodiversité (OFB).
C'est à Pierre Benedetti, chef de l'unité des espaces naturels de la Corse au sein de l'OFB, que l'on doit les dernières recherches qui ont permis de mettre en lumière l'existence du "ghjattu volpe" le chat-renard, un chat sauvage qui serait sur l'Île depuis 8000 ans.
Ce n'est pas un chat comme les autres "son aspect, ce qu'on appelle le phénotype, est très différent de celui du chat domestique", précise le chercheur dans une interview accordée à Lisa Alessandri dans le Corse-Matin du 5 mai 2023.
Il mesure environ 90 cm, a une longue queue, ses moustaches sont courtes, ses oreilles très larges et son pelage roux est très dense. Ces caractéristiques lui ont valu le surnom de "ghjattu volpe".

La capture accidentelle de ce chat de type sauvage à Olcani en 2008 a marqué le début d’un programme de recherche sur ce chat vivant à l’état sauvage en Corse.
C’est dans la forêt d’Asco, en Haute-Corse, que l'équipe de l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage) dirigée par Pierre Benedetti, a dévoilé un de ces spécimens.

Des analyses génétiques conduites en 2023 ont fait la démonstration d’une lignée spécifique de chat sauvage en Corse.
Le mythique ghjattu-volpe, « chat-renard » existe donc bel et bien. Les experts espèrent que les recherches permettront de le considérer comme une nouvelle espèce.
LA TRUITE MACROSTIGMA
L’Asco a toujours été peuplée de truites abondantes. C’est une variété appartenant à l’espèce méditerranéenne macrostigma. Elle est caractérisée par une tache noire en arrière de l’œil et une série de taches noires et rouges le long des flancs.


Sa population est en régression. Le motif, essentiellement le braconnage : utilisation de filets, de produits toxiques, de l’électricité.
Pour pallier ce phénomène certaines parties des ruisseaux en forêt de Carozzica sont interdites à la pêche.

LA FLORE
La vallée d'Asco couvre quelque 12 000 hectares et on y trouve, concernant la flore, des espèces de toutes sortes, étudiées pour certaines par des scientifiques qui leur ont consacré nombre d'articles.
A noter cependant la belle forêt de pins laricio et la présence d'une espèce de genévrier le juniperus thurifère particulier à cette vallée, peu nombreux dans les années 1960 mais qui aujourd'hui prolifère, notamment en altitude.
C'est cet arbre qui serait à l'origine de la manne (voir notre chapitre sur le miel).
